Il y a deux ans, je faisais une maraude de nuit en plein épisode caniculaire, vers 22 heures, dans un quartier où le thermomètre affichait encore 34 °C. Un homme d'une soixantaine d'années était assis sur un banc, torse nu, la peau sèche, la voix pâteuse. Il m'a dit qu'il n'avait pas bu depuis le matin parce que « l'eau chaude, ça donne mal au ventre ». Il refusait d'aller à l'accueil de jour. On l'a quand même emmené. Le lendemain, l'infirmière m'a dit qu'il était à deux doigts d'un coup de chaleur grave.

Cette scène résume à peu près tout ce qu'il faut savoir sur les vagues de chaleur et la santé des sans-abri. Le danger ne vient pas seulement du thermomètre. Il vient du banc, de la bouteille d'eau tiède, du refus d'entrer dans un lieu fermé, et du fait que personne ne passe vous voir.

Points clés à retenir

  • Les personnes sans abri subissent la chaleur vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans phase de récupération nocturne.
  • La déshydratation tue vite chez les personnes âgées isolées, souvent sans sensation de soif.
  • Les maraudes et les accueils de jour restent la première ligne, mais leurs horaires ne collent pas toujours aux pics de chaleur.
  • Un geste simple (une bouteille fraîche, un appel au 115) pèse plus qu'un don anonyme mal ciblé.
  • Le vrai angle mort : les personnes hébergées en centre d'hébergement mal ventilé, qu'on oublie parce qu'elles ne sont plus « dans la rue ».

Pourquoi la canicule tue les personnes sans abri plus que les autres

La surmortalité des sans-abri pendant un épisode de chaleur est documentée depuis longtemps. Le rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur la canicule de 2003 l'avait déjà pointée du doigt : les personnes sans domicile fixe figurent parmi les populations les plus touchées, avec un risque de décès majoré. Certains travaux parlent d'une mortalité jusqu'à trois fois supérieure à la population générale sur ces périodes. Je ne vous donnerai pas de chiffre plus précis, parce que les décomptes varient d'une source à l'autre et qu'un chiffre invérifiable ne sert à rien.

Le problème de la nuit

Voilà ce que beaucoup de gens ne comprennent pas : une canicule ne fait pas souffrir que l'après-midi. Le béton et le bitume restituent la chaleur accumulée pendant des heures. Quand le thermomètre descend à 28 °C à minuit, les logements se rafraîchissent lentement, mais le banc, le parking, le renfoncement de porte, non. Une personne sans abri n'a aucune phase de récupération thermique. Elle encaisse deux, trois, cinq jours d'affilée. Physiologiquement, c'est ce qui casse le corps.

J'ai remarqué un truc, sur le terrain : les maraudes de canicule sont souvent calées sur des créneaux « de jour », entre 12 h et 16 h. Logique, on veut intervenir au pic. Sauf que le pic, pour la personne qui dort dehors, il s'étale jusqu'à 23 h, voire plus. Avouons-le, notre organisation est parfois mal alignée avec la réalité du terrain.

Qui est le plus exposé, et ce que la rue ne dit pas

On a tendance à imaginer le sans-abri comme un homme jeune et robuste. La réalité est autre. Parmi les personnes que je croise, une majorité a plus de 50 ans. Beaucoup cumulent une pathologie cardiaque, un diabète, un traitement psychiatrique. Et certains médicaments (neuroleptiques, diurétiques, antihypertenseurs) modifient directement la régulation de la température corporelle et de l'hydratation.

Qui est le plus exposé, et ce que la rue ne dit pas

Le profil qui meurt

Les décès par hyperthermie recensés par le collectif qui décompte les morts dans la rue correspondent presque toujours au même profil : une personne isolée, souvent âgée, qui ne demande rien. Pas de téléphone, pas de réseau de voisins, pas d'association qui passe régulièrement dans ce coin-là. La solitude tue autant que le soleil.

Les personnes hébergées qu'on oublie

Et il y a un angle mort que presque personne ne soulève : les personnes en centre d'hébergement ou en hôtel social, quand il fait 40 °C dehors. Un dortoir sous les toits, sans climatisation, avec des fenêtres qui s'ouvrent à peine, c'est un four. J'ai passé une nuit dans une structure comme ça, en visite, et j'ai compris pourquoi des gens préféraient dormir dehors sur un matelas. Là encore, le décompte officiel ne dit rien : ces personnes ne sont pas « dans la rue ».

Où la chaleur tue le plus, selon la situation
SituationExposition en journéeRécupération la nuitAccès à l'eau fraîche
Rue, centre-villeTrès forteFaible ou nulleDifficile (fontaines, maraudes)
Rue, parc / sous-boisModéréePartielleLimité
Accueil de jour (heures d'ouverture)FaibleNon concernéBon
Centre d'hébergement mal ventiléNulleTrès faibleVariable

Côté institutions, ce qui existe vraiment (et ce que peu de gens savent)

Le dispositif « plan canicule » repose sur quatre niveaux d'alerte, activés par le préfet selon les températures diurnes et nocturnes. Il prévoit des ouvertures de lieux rafraîchis, un registre des personnes vulnérables tenu par les communes, et un numéro d'information grand public (0 800 06 66 66, gratuit). Ce registre, je l'ai vu fonctionner dans certaines villes et pas du tout dans d'autres. Tout dépend de la volonté locale.

Côté institutions, ce qui existe vraiment (et ce que peu de gens savent)

Le registre communal, un angle mort connu

Le registre des personnes vulnérables est prévu pour les personnes âgées ou handicapées vivant à domicile. Les personnes sans abri n'y sont pas inscrites — par définition, elles n'ont pas d'adresse. Concrètement, toute la protection institutionnelle repose sur les maraudes et les structures d'accueil, pas sur le registre. C'est un vrai trou dans le filet.

L'accueil de jour, une bouffée d'air (littéralement)

Prenons un cas concret : Lyon. Les accueils de jour y sont nombreux, et pendant les épisodes de chaleur, certains prolongent leurs horaires ou ouvrent des salles climatisées. Le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri est l'une des structures les plus connues du secteur, et son réseau de maraudes tourne toute l'année. Concrètement, ce que ça permet : une douche, de l'eau fraîche, un endroit où s'asseoir au frais quelques heures, un contact humain. Une heure passée au frais, c'est déjà une heure de récupération.

Un détail qui compte : ces structures fonctionnent en grande partie grâce aux dons. Pas seulement financiers — des bouteilles d'eau, des lingettes, des serviettes, des vêtements légers. C'est là que les collectes organisées localement prennent tout leur sens.

Que faire concrètement quand vous croisez une personne en détresse

Une question qu'on me pose souvent : « Je vois quelqu'un assis sur un banc, il fait 38 °C, je fais quoi ? » La réponse tient en peu de mots.

  1. Proposez de l'eau, si possible fraîche, dans une bouteille fermée.
  2. Demandez simplement comment la personne va. Si elle répond de façon confuse, si elle est désorientée, si sa peau est brûlante et sèche : c'est une urgence.
  3. Appelez le 115 (hébergement d'urgence) ou le 15 en cas de signe grave (perte de connaissance, confusion, absence de transpiration).
  4. Ne laissez pas une personne inconsciente seule : restez jusqu'à l'arrivée des secours.

Et une chose à ne pas faire : ne versez pas d'eau sur la tête d'une personne qui a un coup de chaleur, ça peut aggraver. Mouillez plutôt la nuque, les poignets, l'intérieur des coudes. Refroidir progressivement, pas brutalement.

Donner, oui, mais utilement

Beaucoup de gens veulent aider et ne savent pas comment. Les collectes pour les sans-abri sont une bonne entrée en matière, à condition de cibler ce qui sert vraiment : eau en bouteille, lingettes, serviettes propres, crème solaire, chapeaux, tee-shirts légers. Les dons financiers aux associations locales restent souvent plus efficaces, parce qu'elles savent quoi acheter et quand.

J'ai fait l'erreur, il y a quelques années, de déposer un carton de vêtements d'hiver en plein mois de juillet dans une structure. On m'a remercié poliment. Le carton est resté au sous-sol jusqu'en novembre. Depuis, je demande avant de donner.

Ce qui changerait vraiment les choses

Franchement, la canicule sur les sans-abri n'est pas un problème de moyens individuels. C'est un problème d'organisation collective. Ce qui manque, ce ne sont pas les bénévoles — ce sont des horaires de maraude alignés sur la réalité de la chaleur, des lieux rafraîchis ouverts la nuit, et un décompte honnête des personnes qui décèdent, hébergement compris.

Tant qu'on continuera à compter les morts de la rue sans compter ceux des dortoirs, on continuera à sous-estimer le problème. Et tant qu'on considérera la canicule comme un événement exceptionnel, on oubliera que, dans certaines villes, elle est devenue une habitude estivale.

Voilà où je veux en venir : la prochaine fois que vous verrez une bouteille d'eau vide abandonnée sur un banc, en juillet, à 15 h, souvenez-vous qu'elle n'est pas là par hasard. Quelqu'un cherchait à boire. Et peut-être que personne ne s'est arrêté.